24 novembre 2007
Vacances en Boizardie (Part 16)
L'Ermite du Camping.
J’étais donc sur le point de rencontrer celui que Philomène, le réceptionniste de Beau Séjour, appelait l’ermite du Camping. Devant la cabane de ce dernier, une sorte de jardin, des légumes poussaient au milieu de fleurs, le tout planté sans aucune espèce de pitié pour la logique. J'avais acheté, comme me l'avait recommandé Philomène, un sachet de cailloux pour en faire cadeau à l'ermite.
La petite cabane était en bois grossier et son toit recouvert d'un vague gazon. Devant moi, une petite porte ronde. J’étais à deux doigts de frapper dessus, mais elle s’ouvrit toute seule. A l’intérieur, au milieu de l’unique pièce, une table basse recouverte d’un effroyable bazar, dans le fond, un frigo nain avec une horrible cafetière métallique dessus et à droite du mini-frigo, l’amorce d’un escalier à vis qui descendait. Aucun ermite en vue.
- Bonjour… il y a quelqu’un ? lançais-je à voix tâtonnante.
- Kwa ke veut ? fit une voix rauque semblant provenir d’un endroit confiné.
- Et bien... je suis nouveau dans le camping. J’avais envie de venir vous dire bonjour.
- Kwa ke faire ? j’essayais de localiser l’origine de la voix mais sans succès.
- Comment ? Pour quoi faire ?
- Wi ! Kwa ke faire ?
- Eh bien... pour vous dire bonjour... mais si je dérange, je peux repasser.
- Kwa k’il est ?
- Pardon ? Quoi que je suis ? Qui... qui je suis ? l’angoisse commençait à me suer à petites gouttes dans le dos me demandant d'où venait la voix.
- Wi ! Kwa k’il est ?
- Kline Logsdon... un touriste... je viens juste d'arriver en Boizardie pour les vacances et je me suis installé dans le camping.
Il y eut un court silence et je vis s’ouvrir brusquement avec un bruit de ventouse le petit frigo au fond de l’unique pièce. Une espèce de... gnome au long nez rose en sortit tenant un bâton de marche à la main droite. La petite créature était à moitié chauve et n'avait pour seuls vêtements qu'une paire de bottes en caoutchouc fluo rose.
Je fis un recul instinctif. Avec une rapidité déconcertante il se retrouva à la porte, me fixant de sa petite paire d’yeux noirs. Je notais la plaque métallique qu’il portait autour du coup et parvins à lire le mot PEACE gravé dessus. Autre détail, il avait trois nombrils sur le ventre.

L'ermite du Camping Beau Séjour
- K’il a mes hayous avec lui ?
- Hayous ? Vos… cailloux c'est ça ?
- Wi ! Mes hayous ! Il a pé il a pas ?
- Il a, il a… heu, j’ai vos cailloux oui. Ici. Le réceptionniste du camping m’a prévenu qu’il fallait vous apportez des cailloux, ils sont là.
- Wi ! K’il donne les gayous à moi !
Je tendis d’une main mal assurée le petit sachet de cailloux multicolores achetés une heure auparavant.
- K’ils sont frais les gayoux ?
Je le regardais les sourcils écarquillés.
- Heu… pardon ? ... S’ils sont vrais..? les cailloux ? Je crois bien, oui, de vrais cailloux pour vous …
- Non pas ! Baltass k'il est ! K’ils sont frais les gayous je demande à toi ?
Il m'arracha le sachet des mains, regarda le contenu avec suspicion puis renifla l'intérieur. Un sourire éclaira son incroyable faciès.
- Wi ! Frais ils sont ! Les gayous sont frais !
- Hé, hé, oui oui, les cailloux sont frais, fis-je en ricanant comme un modem 56k qui doit gérer MSN.
J’avais vite appris, depuis mon arrivée en Boizardie, combien il est méchamment déconseillé de mécontenter l’autochtone. L’ermite me dévisageait maintenant avec un air très grave. J’esquissais un sourire le moins nerveux possible.
- K’il aime Alison Moyet ?
- Je vous demande pardon ? mes yeux grossirent de deux tailles.
- Alison Moyet ? K’il aime ?
Je crois bien qu’à ce moment précis, si un quidam se promenant dans le secteur m’avait demandé mon prénom je lui aurais surement répondu quelque chose d’improbable comme Gonzague ou Flupke. Je fis à l'ermite le geste de la main qui se tapote l’oreille droite et qui signifie en langage corporel « je ne pige que dalle à ce que vous dites, qui êtes vous et pourquoi moi ? ».
- Alison Moyet ! ! Moyet Alison !
Et se mit a faire des tours sur lui-même en hurlant « We all need a love resurrection ! Just a little divine intervention » d’une voix qui me hérissa jusqu'à la plante des pieds. Il s’arrêta net et me fixa avec d'inquiétants petits yeux flamboyants.
- Alison Moyet ! Love Resurrection ! K’il aime pé pas ? sa voix sourde et chuintante ne présageait rien de bon.
Et je pense qu'à ce moment là, avec tous mes neurones cachés et tremblotants sous les meubles devant une question pareille, si un autre quidam en vadrouille m'avait gentiment demandé l'heure, je lui aurais répondu : "Par là, à gauche".
A Suivre…
01 mars 2006
Vacances en Boizardie (Part 15)
L’ermite du Camping
C’est lors de ma première tentative pour échapper au destin cruel qui m’avait fait recueillir Pharkozy dans mon appartement que je m’étais documenté sur la profession d’ermite.
Ce qui m’empêcha pourtant de me lancer avec enthousiasme dans cette saine occupation, loin de toute collocation infernale, fut le régime alimentaire imposé par la vie dans les bois. Et la présence non négligeable dans le voisinage de monstres mangeurs de scientifiques américains.
Je profite d’ailleurs de l'occasion pour vous parler de Pharkozy car il est trop souvent mentionné dans ce carnet de
voyage. C'est à cause de lui je suis ici en vacances pour oublier les affres de ma vie en collocation avec cet énergumène.
Ma première rencontre avec Pharkozy remonte à ce soir funeste où je le découvris sur le chemin qui mène de l'arrêt de bus à mon immeuble.
D’habitude je n’emprunte pas ce chemin car je ne prends jamais le bus. Mais ma vieille R5 avait été brûlée la veille, carbonisée par quelques jeunes gens de mon quartier, au demeurant forts sympathiques en temps normal. Mais suite à un échange animé avec leur ministre de l’intérieur, au sujet de la définition exacte du mot « racaille », ils ont eu un accès subit de racaillage. Je n’ai rien contre les débats d’experts en linguistique sauf quand les experts en question finissent par s’en prendre à mon véhicule faute d’un accord satisfaisant pour l’ensemble des parties. C’était donc la raison pour laquelle ce soir là, je rentrais chez moi, par le biais des transports publics, après une harassante journée de travail. Le temps était épouvantable, il pleuvait des éléphants.
Je trouvais donc ce "chat" sur le trottoir, près d’un drôle d'objet ressemblant à une assiette métallique. Un chat rouquin, d'une espèce jamais vue et particulièrement vilain. La pauvre bête miaulait à rendre l'âme. Je pouvais comprendre que le quidam moyen souhaite mettre hors de sa vue un chat aussi laid mais qu'on l'abandonne aussi lâchement dans la rue m'étais difficilement supportable. Et je crus même entendre un vague pitié entre les miaulements. Pris de compassion je décidais de le recueillir chez moi. Ce chat, c’était Pharkozy.
Si jamais, faisant paisiblement vos courses au supermarché, vous croisez au rayon confitures un vieillard vêtu de peaux de bêtes, les yeux rouges et hagards et que tout à coup cet individu vous hurle dessus en postillonnant : « Soyez sans pitié envers les chats ! Surtout envers les chats venus de l’espace ! Repentez vous misérables ! », évitez, une fois remis de l’effet de surprise, de lui balancer une série de crochets du gauche en tentant de l’étouffer avec vos poches plastiques. Cet homme a raison.
Pharkozy, mis à part sa laideur hors mesure, semblait un chat d’apparence très ordinaire quoique bien que plus grand et plus gros que la majorité des chats. Héberger ce trouble de l’ordre public fut pourtant la plus grosse erreur que je fis jamais dans ma vie.
Je ne tardais pas à découvrir à mes dépends que ce chat, prénommé Pharkozy, venait de l'espace, fumait le cigare, préférait la bière au bol de lait et
était venu sur terre pour mettre fin aux jours d’un
autre extraterrestre du nom de Alf, accusé d’avoir mangé la moitié de
sa famille. D’où d’obscurs plans de vengeance qu'il me communiquait en ponctuant ses phrases par « gros nase ».

"Alors ça pète gros nase ?"
Pharkozy - Mon colocataire
Si seulement j’étais rentré chez moi en voiture ce soir là, je serais surement tranquille dans mon paisible appartement, en train de boire une bonne tasse de thé en faisant mes mots fléchés, au lieu de raconter ce voyage en Boizardie, entrepris pour souffler des rigueurs de la collocation. Maintenant vous savez pourquoi le nom de Pharkozy fait parfois surface telle une hydre dans le récit.
J’étais donc sur le point de rencontrer celui que Philomène, le réceptionniste de Beau Séjour, appelait « l’ermite du Camping ».
Devant la cabane de ce dernier, il y avait une sorte de jardin potager sauvage. Des légumes poussaient au milieu de fleurs, le tout planté sans logique apparente.
A suivre
28 février 2006
Vacances en Boizardie (Part 14)
L’ermite du Camping
Je ne prétends pas être spécialiste mondial de la question, mais je sais ce qu’est un ermite. Il se trouve que je me suis documenté sur le sujet lors de mon premier souci de collocation avec Pharkozy. J’envisageais alors très sérieusement d'embrasser cette paisible carrière.
Il y a d'ailleurs la représentation d’un ermite sur les cartes de Tarot divinatoire qu’utilise Pharkozy. Cartes qu'il consulte en général pour répondre à des questions telles que : quand est-ce que j’aurais de la bière dans le frigo ?
La carte représente un personnage chauve, d'aspect assez dépressif, revêtu d’une affreuse bure, muni d’une canne et d’une lampe. Il est accompagné de deux serpents et semble prendre plaisir à se balader au beau milieu de la nuit dans un bois lugubresque.
On voit de suite la différence entre l’ermite et le citoyen lambda. Le citoyen lambda s’habille plus où moins décemment chez H&M, se promène de jour pour aller chercher son pain, accompagné, au pire, d’un chihuahua mal poli et simplement équipé d’un Nokia 6301 GMS/Wifi pour parer à l'éventualité où il se perdrait sur le chemin de la boulangerie.
Ce que je me suis toujours demandé c’est ce que peuvent bien trafiquer les ermites de nuit et dans la foret. C’est le genre d’explication qu’une carte de tarot garde secrète dans le seul but de vous faire acheter un jeu entier.
Comme Pharkozy me l’expliqua un jour, une carte de tarot n’a d’intérêt que si d’autres cartes sont placées à côté de façon savante. Une fois la table ainsi recouverte de cartes, il est alors possible de donner un sens à l’ensemble et de prédire ce que le destin nous réserve dans la catégorie coups tordus et arnaques.
Je me suis toujours demandé pour ma part si ce principe était exploitable pour la bande dessinée. Imaginez qu'on puisse acheter une bédé sous forme de paquets de cases. Chaque case serait une carte. On les mélange et ensuite on les place au hasard les unes à côté des autres pour lire et apprécier l’histoire.
J’ai parlé de cette fantastique idée à Pharkozy avec l'idée de commercialiser le concept. Après m’avoir regardé l’air dépité pendant une très longue minute, sa réponse fut :
- T’es complètement secoué pauvre nase. Au fait ! Je viens de voir sur mon tirage que j’aurais de la bière dans pas longtemps.
- Et comment diable peux tu lire ça sur un jeu de cartes à 10 heures du soir ?
- Tu vois la carte de l’ermite là ? Le gros dépressif avec sa lampe qui éclaire le chemin ?
Je regardais la carte avec suspicion.
- Oui, je la vois, et alors ?
- Et bien l'ermite c’est toi. C’est la nuit et t’es en train d’aller me chercher un pack de mousse à l’épicerie du coin. Ramène moi des croquettes avec. Les spéciales "chats d’intérieur", les autres me donnent des gaz.
Pour en revenir à mes connaissances sur les ermites, je sais aussi qu’ils habitent dans des grottes ou, pour les plus exigeants, dans des troncs d’arbres au milieu d’une foret. Le thème de la foret semble invariablement revenir quand on aborde la question.
C’est très souvent une foret située à des milliers de kilomètres du premier humain s’exprimant en parisien et généreusement fournie en créatures à la pilosité exacerbée. Et le bon ermite sait qu’il a choisi la foret idéale si ces créatures ont les dents longues et acérées, et qu’elles ne trouvent le sommeil qu’après avoir ingurgité les rares scientifiques envoyés sur place par les services secrets américains pour enquêter sur des phénomènes de disparitions mystérieuses.
Quand au mode d’alimentation d’un ermite, et j’en aurais terminé sur le sujet, il semble particulièrement friand d’herbes, de fruits sauvages et de racines diverses. Et dans les jours fastes, il se laisse aller à croquer quelques sauterelles accompagnées de champignons hallucinogènes.
A suivre...
27 février 2006
Vacances en Boizardie (Part 13)
Demande à l’Ermite du Camping

Vue du camping Beau Séjour
(ma tente est celle à l'extrême gauche)
Quatrième journée en Boizardie. J’avais passé la veille à me reposer et à récupérer de ma rencontre avec Pedro Pingo et j’allais consacrer celle qui se présentait à me familiariser avec le camping et ses divers occupants.
Je me suis rendu chez le réceptionniste pour m’informer des diverses activités proposées pour la journée. Le réceptionniste est un Boizardien du nom de Philomène, aux gros yeux expressifs, à la calvitie luisante et doté d’une petite barbe bien taillée. Il est souriant, serviable et légèrement plus grand que la moyenne des Boizardiens.
Si vous êtes attentifs aux détails mineurs de ce récit de voyage, vous aurez noté qu’en Boizardie rares sont les individus qui dépassent le mètre 50.
D’après les indications du seul guide que j’avais pu me procurer avant mon départ : La Boizardie ou le peu qu'on en sait, le plus grand Boizardien de l’histoire mesurait 1m71 et était, toujours selon le même guide, particulièrement poilu et hargneux. Se trouvant être le plus grand des Boizardien, il en avait conclu que cela ferait de lui un excellent candidat pour l’élection du roi de Boizardie. Mais le bon peuple de ce pays lui avait préféré un autre candidat d'un mètre 65 et bien plus hargneux. Depuis, le plus grand des Boizardiens avait disparu en promettant de se venger.
Philomène m’annonça que dans l’après midi, une troupe de danseurs folkloriques Boizardiens allait venir pour une représentation spécialement destinée aux occupants du camping.
D’après le peu que j’avais pu en voir jusque là, si le folklore Boizardien consistait à accueillir les touristes en tentant de les détrousser ou d'hurler de rire en se frappant mutuellement le crane à l’aide d’une spatule de bois toute désignée à cet effet, en criant : Kwaak !!, j’aime autant vous dire que je n’étais pas curieux de les voir danser.
Pourtant, ceux qui me connaissent savent à quel point je suis amateur de ces activités qui consistent à gigoter fraternellement en rythme. Le réceptionniste me regarda avec une mine contrariée.
- Vous ne signez pas la feuille pour assister à la représentation ?
- Dites moi Philomène, dans cette danse folklorique, il y a-t-il un moment où les danseurs se frappent mutuellement dessus en s’esclaffant avec des rires horribles ?
Il me regarda l’air surpris.
- Je vois que vous êtes fin connaisseur de nos traditions. Malheureusement non, les parties traditionnelles de la danse ont été supprimées pour que les touristes puissent aborder plus facilement notre culture.
- Sage idée. Et il y a-t-il un moment où les danseurs interrompent leur chorégraphie et se jettent sur le public pour les délester de leurs biens matériels ?
Le réceptionniste eut un mouvement de tête négatif, une déception non dissimulée sur son visage.
- Cela n’y figure pas non plus monsieur. Que voulez vous, les bonnes traditions se perdent de nos jours.
- Ah ! Effectivement, les bonnes vieilles valeurs se perdent hélas.
- Ah oui ? Vous avez des coutumes qui se perdent aussi ?
Vous savez ce que c’est quand une personne s’intéresse à votre culture. On se sent emplit d’un devoir de satisfaire sa curiosité. C’est ce qui s’appelle donner dans l’échange culturel.
Et je brossais donc à Philomène, le réceptionniste du camping, un rapide tableau des diverses coutumes et traditions que notre culture avait abolies ou alors réduites à peau de chagrin dans des villages arriérés sans possibilité de connections adsl.
Ainsi, grâce aux portables, il ne nous est plus possible de s'oxygéner les poumons par une longue marche de nuit, dans une campagne lugubre, en essayant de trouver la cabine téléphonique la plus proche, avant que le loup garou du secteur ne surgisse pour vous demander l'heure. Tout cela dans l'optique de signaler à une âme charitable que l’on était tombé en panne d'essence au beau milieu d’une nature hostile.
De même, nous n'avions plus l'obligation d’élever des pigeons pour envoyer un sms de félicitation pour la naissance d'un neveux survenue à des milliers de kilomètresi. Neveux qui, par le retour d'un autre pigeon, vous informe que pour ses dix-huit ans il préfèrerait recevoir un virement sur son compte en banque suisse au lieu de la boite de crayons-couleurs et le petit livre : J'apprends à faire des ronds et des carrés rigolos. Les portables et Internet nous avaient ainsi forcé à abandonner l'élevage de pigeons.
Et ainsi de suite. Quand je terminais l’échange culturel, Philomène secoua la tête.
- Il doit être bien triste votre pays. Chez nous, nous n’avons pas perdu autant de coutumes que vous. C’est rassurant.
- C’est un point de vue qui se défend.
Je changeais de sujet. Il y avait une cabane au beau milieu du camping qui possédait la particularité d’avoir une sorte de petit potager devant sa porte. Elle avait piqué ma curiosité au vif.
- S’il vous plait, Philomène, qu’est ce que la petite cabane au milieu du camping ?
- C’est la cabane de l’ermite.
- Un ermite ? Vous voulez dire une personne qui vit solitaire et retirée du monde ?
- Exactement.
- Au milieu d’un camping de touristes ? Je pensais que les ermites avaient une nette tendance à passer le reste de leurs jours à maudire l’humanité en se flagellant à l’aide de branches épineuses et si possible dans le silence d’endroits totalement désertiques et sinistres.
- C’était le cas de cet ermite. Il était déjà là bien avant nous vous savez. C’est le camping beau séjour qui s’est construit autour de sa cabane. Avant c’était désert ici.
- Mais pourquoi reste-t-il ici ?
- Je ne sais pas. Vous pouvez toujours aller lui poser la question vous même.
- Sérieusement ? Enfin, je veux dire, il sera d’accord pour répondre à ma question ?
- Bien sur. Allez-y ! On fait tous ça ici. Il adore ça. C’est même devenu son rôle au camping. Chaque fois qu’on a une question, on frappe à sa porte, on la pose et il réponds. N’importe quelle question. Il réponds toujours. Il faut juste venir avec une poignée de petits cailloux. Il les collectionne.
- Tiens donc. Et bien, je suis curieux dans ce cas de le rencontrer cet ermite. Je crois que c’est même ce à quoi je vais employer mon après-midi. Au revoir Philomène.
Et je me rendis comme prévu dans l’après-midi vers le cabanon de l’ermite du Camping Beau Séjour.
Philomène, le sympatique receptionniste
du Camping Beau Séjour
A suivre ...
23 février 2006
Vacances en Boizardie (Part12)
Pedro Pingo, Bandit Manchot.
Je me réveillais, le lendemain de ma rencontre épique avec Pedro Pingo, le meilleur guide touristique manchot de toute la Boizardie, avec un solide mal de crane. J’étais dans ma tente au camping de l’hôtel Beau Séjour. Comment avais-je fait pour y parvenir ? Mystère. Je restais couché le regard fixé au plafond. Petit à petit, les souvenirs de la veille remontaient.
Dans un délire festif de bières mexicaines, de chants paillards en espagnol dont je ne pipais mot et de danses diverses dans la cabane climatisée du manchot empereur, un épisode me revint distinctement en mémoire. Le moment où, solidement éméché, Pedro Pingo se laissa choir sur sa chaise et commença à me faire des confidences. Je vous épargnerais l’intégralité de la discussion en ne présentant que les passages dignes de figurer dans ce carnet de voyage.
- Tu sais gringo, je t’aime vraiment. T’es un gars bien.
- Merci. Vous n’êtes pas mal non plus. Quand on vous connait mieux. Et vous chantez bien, ce qui n’est pas négligeable pour un manchot je suppose.
Il me regarda comme s’il cherchait à donner un sens à ma phrase, les yeux à moitié fermés par ses paupières noires. Il avala une autre gorgée de bière.
- T’as pas compris hombre. T’es un gars bien et pas besoin de le nier. Maintenant cesses de me contredire je vais parler.
Il prit une autre gorgée de bière dont la moitié échoua sur le plancher.
- Tu sais pas ce que c’est que d’être un putain de manchot. Comme on dit chez nous : el que se viste de ajeno en la calle lo desnudan. C’est celui qui est sapé comme un étranger qu’on déshabille dans la rue. T’as pas idée gringo. Crois moi c’est pas facile tout les jours d'être un manchot.
- Pourquoi donc ?
J’étais sincèrement curieux de l’entendre sur le sujet. J’étais jusqu’alors intimement persuadé que seuls les ornithorynques étaient sujets à de tels problèmes existentiels.
- Porque ? Il me demande porque. T’es dingue toi. T’as pas encore saisit, hein amigo ? Parce que je suis un putain de manchot et qu'on me confonds tout le temps avec ces cons de pingouins. Voilà porque !
Manchot Royal - Ne vole pas
Il liquida sa bière et alla en chercher une autre dans le frigo ainsi qu’un deuxième bocal de calmars. Sa démarche, naturellement chaloupée, devenait de plus en plus un défi aux lois de l’équilibre.
- T’as jamais entendu parler de « l’Affaire Pingouin » gringo ? C’est un putain de bouquin. Ecrit par Juan-Javier Jamirez. Un journaliste manchot. Dedans, il dénonce la désinformation et l'injustice dont mon peuple est victime. Mais tout le monde s’en fout. Crois moi pourtant que quand tu es un pur manchot, tu le vis très mal quand n’importe quel cabron te dis bonjour en disant : « Alors le pingouin, la forme ? ».
Pedro avala une gorgée de bière, le regard haineux. J'avoue que même le plus flegmatique d'entre nous se faisant apostropher par un jovial : « Alors le Pingouin, la forme ? » serait en droit d’user de la batte de base-ball la plus proche pour exiger un minimum de respect.
- Des fois je te dis que je me retiens vraiment de sortir mon flingue et d'enfourailler du connard ! Caramba !
Il enfourna une pleine palmée de calmars et fit passer le tout en sifflant d’un coup la bouteille.
- Fais une recherche sur Internet en tapant le mot Pingouin et tu verras ! Dans 90% des cas tu tomberas sur une page qui parle de manchots. C’est pourtant simple la différence. Ces connards de pingouins volent et mentent comme des arracheurs de becs. Les manchots ont arrêté de voler il y a des milliers d’années. On est des gens honnêtes nous. Tu saisis gringo ? On a des ailes mais c’est comme des bras pour nous. On ne vole pas avec. Notre objectif à moyen terme c’est de nous faire pousser de vraies putain de mains d’ailleurs. Comme ça il y aura plus de confusion.
- Et c’est plus pratique pour ouvrir les bières aussi. Ha ha !
J’avais dit ça sur un ton léger en souriant pour détendre un peu l’atmosphère mais ce n’était pas du goût de Pedro. Il dandina vers le frigo et se resservit une bière. Il m’en prit une alors que je n’avais pas même pas touché à la deuxième qu’il avait posé devant moi.
- Tu te rends compte amigo. Un jour je suis tombé sur un livre pour enfants qui parlait de mon peuple, les manchots. Et tu sais quel était le foutu titre ?
Il semblait attendre une réponse de ma part.
- Je ne sais pas, Pedro. « Le petit peuple des glaces » ? Je ne me suis pas assez sérieusement penché sur le problème pour être honnête.
- C’était « Nos copains les Pingouins ! ». ON EST DES MANCHOTS ! Bordel de merde gringo ! Des manchots ! Et tu sais quoi amigo ?
- Quoi ? Si je sais quelque chose mais quoi ? C’est ça la question ?
- Non ! Caramba ! Tu sais quoi ?
- Heu… je ne sais pas.
- Je te demande pas si tu sais ou pas. Je te dis : tu sais quoi ?
Je comprenais enfin ce que la rhétorique moderne signifie par dialogue de sourds et décidais de ne pas répondre.
- Le pire c’est pour les pauvres manchots anglophones. C’est vraiment une langue diabolique l’anglais. En anglais manchot se dit « penguin » gringo ! Tu te rends comptes ?
- Bon dieu ! C’est terrible en effet.
Je saisissais à présent à quel point être manchot pouvait représenter un sérieux problème d’identité dans un monde qui s'acharnait à les qualifier de pingouins. Ce fut pour moi une vraie révélation sur les injustices que ces braves créatures subissaient. Moi même, pourtant peu enclin aux préjugés, je m’étais fait une idée totalement erronée de ce peuple trop méconnu. Je ressentais une compassion accrue pour Pedro Pingo.
Il vit mon expression et avala une gorgée de bière.
- Tu vois ! Tu commences à me comprendre amigo.
- Mais dans ce cas, comment dit-on pingouin en anglais ? S’ils emploient le mot « penguin » pour dire manchot, ils ne poussent pas le vice en utilisant « manchott » pour dire pingouin quand même ? Ce serait effroyable.
- C’est le problème de ces cons de pingouins ça ! Pas le mien gringo. Mais pour ton information les anglais les appèlent « razorbill ». C'est aussi con que pingouin tu me diras !
Il reprit une palmée de céphalopodes.
- Mais bon, pour être honnête avec toi. Il y a pas que l’anglais qui se fout des manchot, même en espagnol, manchot se dit « pinguino ». Et c’est parce que ces putains de pingouins contrôlent 60% des maisons d’éditions. Et dans le monde entier ! Un vaste complot ! Et si les français sont parmi les rares à faire la distinction c’est grâce à leur putain d’exception culturelle ! Vive la France gringo !
Nous trinquâmes virilement à la santé du peuple des droits de l'homme et accessoirement du manchot. Je commençais à percevoir toute la complexité de la question politique manchote.
- Pedro. Quelles sont les différences majeures entre les manchots et les pingouins ?
- Déjà, uno : ces connards de pingouins polluent l’hémisphère nord. C’est pour ça qu’ils parlent principalement anglais, sont en majorité protestants ou bouddhistes et se donnent des airs importants. C’est pour ça aussi qu’ils ont eu accès plus tôt que nous aux médias qu’ils ont infiltrés pour organiser la désinformation au sujet des manchots et se payer notre tête.
- Ok. Je vois. Et vous les manchots vous venez de l’hémisphère sud. L’antarctique donc.
- Exact gringo ! Et nous sommes majoritairement hispanophones. Et presque tous catholiques, musulmans et juifs. Je compte pas les athées, mais il y en a aussi pas mal.
- Des manchots juifs, catholiques et musulmans ! Wow ! Je pensais que vous étiez plutôt animistes dans l'ensemble. Comme quoi on apprend tous les jours.
Pedro avala un gros paquets de calmars. Il continua.
- Autre chose ! Nous les manchots on vole pas amigo ! Les pingouins si. Ils sont menteurs et capitalistes par dessus le marché. Tu connais l’expression « mentir d’une aile pour te voler de l'autre» ?
- Heu… non.
- Et bien ç'est une expression typique pingouine.
- Mais quand tu dis « voler » tu veux dire « se soutenir dans l'air de manière plus ou moins prolongée et s'y mouvoir grâce à des ailes ou à des organes analogues » ? Ou bien « s'emparer frauduleusement et quel que soit le procédé utilisé, de ce qui appartient à autrui, avec l'intention de le faire sien » ?
- Je veux dire les deux. Les pingouins volent et ils volent aussi. Comme on dit chez nous : aunque se vista de mona, mona se queda. Celui qui se fait passer pour singe reste un singe. Tu vois ce que je veux dire amigo ?
- - Heu... l’idée générale je crois. Il est question de singes qui, bien qu’essayant de se faire passer pour des singes, restent avant tout des singes ? C’est ça ?
Pingouin - Vole
Pedro ne m'écoutait pas. Il se resservit une rasade de bière et rota à pleins poumons avant de se frotter la bedaine avec un sourire niais.
- Autre chose qu'il te faut savoir amigo ! Les pingouins sont cousins des goélands. Un peuple de fourbes ceux-là. Si t’as jamais regardé un goéland dans le blanc des yeux tu comprendras ce que j’entends par peuple de fourbes.
- Mis à part ces différences, avez vous des points communs avec les pingouins ?
- La bouffe hombre. C'est tout ! On bouffe les même trucs. Et puis la couleur noire et blanche. Sinon c’est vraiment tout et c'est déjà trop !
Je forçais mon cerveau à intégrer toutes ces nouvelles informations. J'étais maintenant largement briffé sur le manchot mais il y avait encore quelque chose que je voulais savoir.
- Encore une question Pedro. Tu as dit que tu détestais le film La Marche de l’Empereur. Pourquoi ? Le film a fait beaucoup avancer votre cause aux yeux du monde entier il me semble.
Il me regarda en secouant la tête l’air dépité.
- T’es vraiment naïf gringo. Ce film à été tourné grâce à une maison de production détenue à 90% par des pingouins britanniques. C’est juste une occasion de plus pour eux de se faire du fric sur notre dos. Ils me débectent. Mais un jour nous aurons notre revanche. T’inquiète amigo. Certains d’entre nous sont en ce moment même au Venezuela pour défendre notre cause auprès du président Hugo Chavez. S’il nous donne les financements je te garantis qu'on fera exploser la vérité une fois pour toute. Caramba !
La Marche de l'Empereur
Un film polémique selon Pedro Gringo
Il se dandina de nouveau vers le frigo.
Ce soir, j’en avais beaucoup appris sur Pedro Pingo. Et j’avoue que cette discussion nous rapprocha l’un de l’autre. J’étais fier de m’être fait un ami dès mon deuxième jour en Boizardie. Les vacances s’annonçaient enfin pleines de promesses. Pour la première fois, je me dis que j’avais fait le bon choix en venant dans ce coin perdu de l’univers.
A Suivre...
Vacances en Boizardie (Part 11)
Pedro Pingo, Bandit Manchot.
Le doute affreux qui m’avait saisit suite au flash back d’une conversation estivale avec Mae allait enfin trouver ce que les musiciens appellent son point d’orgue ou, pour être plus précis et citer le peuple des cuisines, son point d’ébullition. Pedro Pingo me regardait avec toujours autant d’intensité. Il éclata soudain de rire.
Essayez d’imaginer le caquètement bruyant d’un canard en train de s’étrangler et vous aurez une idée de ce que mes oreilles étaient en train de supporter. Il s’arrêta aussi brutalement qu’il avait commencé et me fixa de ses deux gros yeux noirs.
- Alors comme ça tu crois que je suis un manchot gringo ? C’est ton dernier mot ?
Je regardais autour de moi. Mis à part le frigo et la clim, je n’avais pas de public sur qui compter pour m’aider, ni de téléphone à portée de main pour contacter un ami spécialiste international en manchots et pingouins et sur le deux réponses possibles, proposer le 50/50 à Pedro m’aurait surement valu un vilain coup de bec.
- Oui, Pedro, c’est mon dernier mot. Vous êtes un Manchot.
Le temps sembla se figer comme dans les séquences les plus pénibles de Matrix. Avec une vivacité qui me surpris au point de me faire lâcher ma bouteille de bière, la créature à palmes griffues, au bec luisant et acéré sauta sur moi pour m’enserrer entre ses deux puissantes ailes atrophiées.
- DANS MES BRAS GRINGO !
Je serais bien incapable de vous décrire le sentiment de soulagement qui s’empara de moi en entendant cette phrase et le ton joyeux du cri de Pedro. C’était comme quand le type de la cantine vous informe qu’il n’y a pas de choux fleur vapeur dans le menu du jour. Je déteste jusqu'à l'odeur de ce légume qui me donne la nausée. Il faut savoir que certaines tribus indiennes d’Amazonie s'en servent pour faire fuir les jaguars.
Bref, j’étais heureux et mes nerfs, jusque là dans l’état d’un gazon sous la mêlée de deux équipes de rugby, éteignirent leurs portable, prirent leurs serviettes de bain et décidèrent d’aller bronzer sur la plage la plus proche.
Il s’ensuivit une liesse pendant laquelle Pedro Pingo m’affirma qu’il était fier de savoir que j’étais capable de le distinguer lui, noble manchot impérial, du vulgaire pingouin couard et voleur. Il ouvrit son frigo et en retira deux bières mexicaines et un bocal de calmars encore frétillants.
Il m’annonça solennellement qu’à présent, il était mon guide touristique personnel et que j’allais vivre de grandes émotions avec lui à la découverte de la Boizardie. Je lui répondis que de petites émotions suffiraient amplement et que j’étais heureux d'avoir bien répondu à son test. J'ai donc passé le restant de la journée en sa compagnie, dans sa cabane climatisée, à boire des bières mexicaines et à chanter en espagnol.
Je me suis assez bien amusé. Il me semble même qu’à un certain moment, porté par l’enthousiasme général, je me mis à manger des calmars crus et qu’à un autre, qui suivit aussitôt, je me mis à tout régurgiter de façon peu glorieuse dans un trou de la pièce qui faisait office de lieu d’aisance.
A suivre...
22 février 2006
Vacances en Boizardie (Part 10)
Pedro Pingo : le Bandit Manchot.
Connaitre la différence entre un pingouin et un manchot est un vrai défi pour le profane mais je savais à présent que Pedro Pingo était un manchot. Et ce fus grâce à la conversation que je surpris entre le climatiseur et le frigo de la pièce dans laquelle je me trouvais que je pus donner cette réponse à Pedro Pingo.
J’attendais sa réaction. Si j’avais juste, il avait promis de me servir de guide touristique pour le restant de la durée de mon séjour en Boizardie. Et cela gratuitement excepté pour ses faux frais qui consistaient en bocaux de calmars frais et en bière mexicaine.
Avais-je fourni la bonne réponse à Pedro ? J’en étais sur. Mais c’est alors qu’il me revint en mémoire une phrase laconique lâchée au détours d’une conversation par Maevina, Mae pour les intimes.
[FLASHBACK]
C’était bien avant mon départ en vacances. C’était l’été. Mae et moi étions tranquillement assis dans le jardin d’une sympathique maison de campagne en train de dévaster avec finesse notre troisième boite de chocolat en regardant le soleil se coucher. Soudain, troublant la quiétude de nos mâchoires en pleine dégustation, Mae me regarda et dit :
- Je ne sais pas pourquoi je vais dire ça mais écoute, ça pourrait te servir un jour.
Je suspendais le mouvement de ma mâchoire qui s’apprêtait à écrabouiller un praliné croquant joliment prénommé Craquette. Le praliné s’essuya le front pensant l’avoir échappé belle. Je réveillais à coup de pieds la partie de mon cerveau sensée faire marcher ma fonction écouter. Mae poursuivit.
- Ne fais jamais confiance aux climatiseurs. J’ai eu quelques mauvaise expériences avec certains membres de leur confrérie.
- Ouiche Maeche, jech feraische attentionche. Il m’était absolument difficile de parler en évitant que mes dents portent atteinte à l’existence du praliné croquant du nom de Craquette. Ce que j’avais la ferme intention de faire quoi qu’il en soit.
- Bien. Et surtout méfie toi des manchots. Certains d’entre eux sont vicieux au point de se faire passer pour des pingouins. Voilà. C’est tout ce que j’avais à te dire.
Je la regardais et voyant qu’elle s’était remise à accélérer le processus d’extermination de notre troisième boite de chocolats, je mis fin avec une délectation accrue à l’existence éphémère de Craquette. Le soleil se couchait à l’horizon. La quiétude du lieu se retrouva parasitée par nos mastications bruyantes de fins gourmets.
[FIN DU FLASHBACK]
Le flash-back est un procédé qui fait intervenir une scène s'étant déroulée préalablement à l'action en cours ou principale. Ce procédé est utilisé pour apporter des éléments nécessaires à la compréhension de l'action en cours d'évolution. Mais il peut également être utilisé à des fins poétiques voire même humoristiques.
Voici la définition donnée par les spécialistes au flash-back. Dans mon cas, le flash-back que je venais de vivre eut pour effet d’emplir mon esprit d’une terreur qui, sur une échelle de 1 à 10, flirtait allègrement avec la barre du 9. Car ce que ce flash-back me hurlait à l’esprit c’était que mon affirmation péremptoire comme quoi Pedro Pingo était un manchot et non pas un pingouin était soumise au doute.
Affirmation de plus basée sur ma confiance dans les dires d’un climatiseur. J’étais, pour utiliser une expression répandue mais juste, en proie au doute. Un doute si puissant que même Descartes en aurait eu des sueurs froides.

" Je pense donc je suis.
Quand à savoir s'il existe des manchots se prenant pour des pingouins,
sachant que la différence entre les deux est sujette à débat,
et qu'il est bien connu que les climatiseurs sont menteurs ,
je peux affirmer dans ce cas que la profession de carreleur
est de loin enviable à celle de philosophe."
Descartes - Philosophe français (1596-1650)
A suivre...
Vacances en Boizardie (Part 9)
La question de Pedro Pingo.
- Ma question est simple hombre. Suis-je un pingouin où un manchot ? Prends ton temps.
Le sort s’acharnait sur moi. J’étais sur que cet amateur de céphalopodes allait me poser l’unique question pour laquelle je n’avais pas de réponse.
Depuis qu’il avait mentionné son aversion pour les individus incapables de différencier un pingouin d’un manchot, je savais que je faisais partie du lot. Et j’avais tenté mais sans succès de faire appel à mes lambeaux de souvenirs de mes cours de science naturelles. Pedro Pingo, pingouin ou manchot ?
Même les indices que j’avais repéré chez lui ne m’étaient d’aucune utilité. Il avait dit par exemple qu’il détestait le film La Marche de l’empereur. Film dont la quasi totalité des acteurs, mis à part l’ours polaire gaffeur et le phoque sanguinaire, sont des manchots.
Supposons donc que Pedro soit un fier représentant de la communauté manchote.
- Il n’aime pas le film car il trouve que le réalisateur possède une vison trop anthropocentriste du manchot et qu'il alimente ainsi les préjugés sur sa communauté d’origine.
Supposons que Pedro soit un pingouin.
- Alors il possède toujours autant de raisons de détester le film. Pourquoi diable mettre en lumière ces fainéants de manchots pour en faire des stars internationales au détriment du noble et vaillant pingouin lui aussi sujet aux plaisanteries racistes les plus diverses ?
Ce raisonnement par déduction ne menait à rien. Seule une meilleure assiduité en cours de sciences naturelles lors du chapitre : Pingouin ou Manchot ? Comment reconnaitre l’un de l’autre et s’épargner ainsi de pénibles moments d’existence, aurait pu me sauver.
Pingouin ou Manchot ?
Comment reconnaitre l’un de l’autre et s’épargner ainsi de pénibles moments d’existence.
Le fait que son patronyme soit Pingo aurait pu être une piste vu la proximité phonétique de la première syllabe avec Pingouin. Mais j'écartais vite cette hypothèse. Tout comme la question de savoir si ce sont les pingouins qui se bâfrent de calmars au détriment des manchots. Dans ce cas, que mange le manchot pour se rendre intéressant ?
J’essayais encore un dernier effort de concentration et de mémoire, transpirant à grosses gouttes sous le regard de plus en plus hypnotique de Pedro Pingo. La pièce devenait oppressante et je commençais à voir trouble sous les continuelles attaques de l’haleine sortant de ce bec inquisiteur.
Le Frigo : Dis moi, t’as toujours des problèmes de fuites ?
La Clim : Non c’est réglé. Et toi ?
Le Frigo : M’en parle pas, je n’arrête pas.
La Clim : C’est gênant quand on peut pas se contrôler. Pas vrai ?
Le
Frigo : Ouais. Mais si encore c’était normal, je me dirais ok, je pisse
sans faire gaffe, mais faut s’y faire ma pomme, c’est l’âge. Mais c’est
pas ça le problème. Je suis pas vieux.
La Clim : C’est vrai. Au fait, t’as quoi ? Un, deux ans de plus que moi. C’est ça ?
Le Frigo : Yep ! J’aurais pile sept ans dans deux mois. Je compte à partir de la sortie magasin. Dans la force de l’âge quoi !
En mode concentration maximale je parvenais de nouveau à comprendre la conversation entre le frigidaire et le climatiseur dans la pièce de Pedro Pingo. En temps normal, je vous rassure, je suis comme tout le monde. Je n’entends que le vague ronronnement habituel de ces appareils. Mais Pedro Pingo m’avait mis dans un état de réceptivité mentale proche du phénomène de l’illumination bien connu des moines zen.
La Clim : Alors c’est pas normal que t’ais autant de fuites.
Le Frigo : C’est bien ce que je dis. Mais je sais d’où ça vient. T’inquiète.
La Clim : Et alors ? C’est quoi tu penses ?
Le Frigo : A ton avis ?
La Clim : Je sais pas. Heu.. je donne mon filtre au mécano.
Le
Frigo : Si t’étais un frigo tu comprendrais ma poule. T’as de la chance
toi que personne ne vienne t’ouvrir toutes les cinq minutes pour te vider le
ventre. Et encore heureux pour moi, je suis né en Allemagne. C’est pour ça que je
résiste. Je connais certains frigos asiatiques qui cassent au bout d’un an à ce régime
de malade.
La Clim : Je te plains. De ce côté là c'est vrai que je crains pas
grand chose. Vu comme notre proprio ne supporte pas la chaleur. Au moins
de ce côté là, il me laisse vivre tranquille.
Le Frigo : Et ben moi il me fera
crever à force. D’ailleurs je commence à ne plus le supporter ce type.
Pour un oui ou un non il m’ouvre la tête et met la sienne dedans pour
profiter de ma belle glace bien froide. Et comme c’est un boulimique, il
me remplit chaque matin le bide de cette saleté de bocaux à calmars
qu’il a déjà vidé en fin de journée. Je ferais pas de vieux métaux à
ce rythme ma vieille.
La Clim : C’est clair qu’il en a après toi.
Mais t’inquiète, s’il continue comme ça je vais lui faire le coup de la
panne. Un jour de plein cagnard. Et dans ces cas la, crois moi, tout manchot qu’il
est, il va pleurer sa mère comme disent les micro-ondes de nos jours.
Je fis un brusque mouvement de tête vers le climatiseur. Pedro Pingo recula légèrement en fronçant les sourcils.
- T'as vu un putain de fantôme ou quoi gringo ?
Je le regardais triomphant.
- Dites moi, vous avez bien dit que si je répondais correctement à
votre question vous seriez mon guide pour toute la durée de mon séjour
en Boizardie ?
- Oui. Je l’ai dit amigo.
- Gratuitement ?
- Si tu me payes les calmars et la bière oui gringo ! Si ! Gratis !
- Ok.
Je pris une seconde pour inspirer profondément et je donnais la réponse.
- Vous êtes un manchot.
- Comment tu dis ?
- Un manchot. M-A-N-C-H-O-T. Manchot.
Et comme par magie, la voix de Mlle Bé De Shanghai, me revenait en mémoire : "Si ça vole, c'est de la famille des alcidés et c'est donc un pingouin; sinon, c'est un rejeton des sphénisciformes, et c'est alors un manchot."
Et Pedro Pingo était peut-être un sacré malin, mais une chose était sure, ce gars là ne pouvait pas voler.
- Vous êtes, cher Pedro Pingo, un rejeton des sphénisciformes. Vous n'êtes pas un pingouin mais un manchot. Voilà la réponse à votre question.
Laissez moi vous dire que je jubilais. Et je me promis à l’avenir de
toujours avoir une pensée ou un geste sympa pour chaque climatiseur
rencontré sur ma route.
A Suivre...
21 février 2006
Vacances en Boizardie (Part 8)
Casus Belli en Boizardie.
Les psychanalystes définissent ainsi le concept de haine : sentiment intense éprouvé par un sujet qui désire la destruction de son objet. Elle est la source de l'agressivité, du mépris, de la vengeance et de l'intolérance à l'autre.
Je ne prétends pas n’avoir jamais été victime de ce sentiment pathétique, j’en prends à témoin la nature de mes relations conflictuelles avec mon colocataire Pharkozy, mais je peux néanmoins affirmer avec vigueur que la haine ne fait pas partie de mon lot quotidien.
Mais dans la situation où je me retrouvais, quasi séquestré dans un cabanon de tôles en compagnie du propriétaire des lieux, une créature palmée du nom de Pedro Pingo, le concept de haine commençait à prendre racine dans mon esprit.
Ceux qui comme moi ont suivi avec intérêt la carrière atypique d’Anakin Skywalker, père du jeune Luke, savent qu’il existe un moment particulier de tension de l’esprit où le plus sympathique d’entre nous peut très bien basculer dans un monde où trucider son prochain au sabre laser et s’habiller de noir en portant des masques respiratoires sophistiqués devient la meilleure manière d’occuper ses loisirs.
C’est ce que des philosophes contemporains tels qu’Akhenaton et Shuriken Chang-Ti nomment : le côté obscur de la force. Et à ce moment là de mes vacances j’en éprouvais l’irrésistible attrait.
le plus sympathique d’entre nous peut très bien basculer dans un monde
où
s’habiller de noir en
portant des masques respiratoires sophistiqués
devient la meilleure
manière d’occuper ses loisirs.
Mister K (p.387 in Sous le Pont d'Avignon, Vol.1)
Comprenez bien. J’étais un simple touriste en Boizardie désirant juste visiter la région en compagnie d’un guide. Le fondement même de l’existence du touriste qui se respecte. Au résultat, je me retrouvais en présence dudit guide touristique qui s’avérait être un pingouin ou un manchot hyper susceptible et potentiellement fou à lier.
Et j’étais dans cette petite pièce sombre et trop climatisée au papier peint bleu décoré de motifs de poissons. Je reste persuadé que dans une situation similaire même un expert en self-control comme l’honorable Mahatma Gandhi aurait eut le visage parcouru de quelques tics nerveux.
- C’est le moment de vérité Gringo ! Je vais savoir si tu es digne de m’avoir comme guide touristique. Sa voix trainante et rauque se faisait menaçante.
Il me fixait de ses deux yeux ronds et noirs avec une intensité telle que j’en avais mal aux yeux. Son bec luisant et acéré se trouvait maintenant à une distance affreusement intime de mon visage.
Assis, je mesure à peu près 1m40. Je dépassais donc d’une courte tête la taille de Pedro Pingo debout et bien trop près de ma chaise. Son haleine était suffocante. Le type cocotait aussi sévère que le vide ordures d’une poissonnerie. C’est ce genre de détail ajouté à tout un tas d’autres tout autant déplaisants qui faisait monter la haine en moi comme les eaux du déluge.
Cet avaleur de céphalopodes vivants ne l’emporterait pas au paradis ou quelque soit l’endroit déprimant qui corresponde aux créatures de son espèce. Il avait un bec tranchant et pointu, des palmes griffues et des ailes atrophiées pouvant très bien fonctionner comme deux battes de base-ball en simultané. Pour ma part je disposais de la bouteille de bière dans ma main et d’un low-kick façon boxe thaï assez redoutable que j’avais perfectionné durant des mois en Thaïlande auprès de Maître Luxuha Xuam.
Son bec s’approcha d’un bon centimètre de mon visage. Je retins ma respiration.
- Je vais te poser une seule et unique question gringo ! Si tu réponds juste je serais ton guide touristique pour toute la durée de tes vacances. Et après ça la Boizardie n’aura plus aucun secrets pour toi.
Je rassemblais mes esprits. Prudence. C’était peut-être une tentative de divertir mon attention pour méchamment me becqueter les yeux à l’improviste. C’est la bonne vieille méthode du ni vu ni connu je t’embrouille que le célèbre Sun Tzu à consignée dans son Art de la Guerre au chapitre : De l'Affrontement direct et indirect. Pedro Pingo avait-il lu Sun Tzu ?
- Et si, lui dis-je, simple hypothèse en passant, si je réponds à côté de la question ?
Il plissa les yeux comme il le faisait quand il engloutissait ses fournées de calmars vivants. Cela n’augurait rien de bon, les calmars peuvent en témoigner.
Pedro Pingo ouvrit lentement le bec. La pression de ma main se fit plus forte sur la bouteille de bière.
- Suis bien le mouvement de mes deux lames cornées amigo et réponds ensuite. Prends tout le temps que tu veux pour répondre, mais il me faut la bonne réponse gringo !
Il me fallait être extrêmement attentif. J’étais dans un tel état de concentration que j’en arrivais même à saisir des bribes de la conversation qui se murmurait entre le frigo et le climatiseur dont voici pour preuve un court extrait :
Le Frigo : Dis moi ma jolie, t’en es où niveau rejet de gaz ?
La Clim : Tu veux dire par rapport à la couche d’ozone ?
Le Frigo : Yep ! Alors ?
La Clim : Ben ça va, j’ai subi mon petit contrôle le mois dernier. Ce qui m’embête le plus c’est mes émissions de bruit. J’en fais plus que d’habitude.
Le Frigo : Aïe ! Et c’est à dire ?
La Clim : Ben là je tourne à 48 décibels alors que je suis sensée plafonner à 30. Voire 32 maximum sous stress ! Je couve un truc c’est sur.
Le Frigo : La vache ! Fais gaffe ma poule, à 48 décibels tu te rapproches dangereusement de la gêne sonore. C’est passible d’une révision tu sais. Et les normes actuelles ne jouent pas en ta faveur. Tu devrais consulter si tu veux mon avis.
Quand on en arrive à ce degré de concentration, j’aime autant vous dire qu’on parfaitement disposé à entendre clairement la question d’un guide touristique pourvu de pattes palmées et gros amateur de calmars frais.
- Je vous écoute. Posez votre question. En français, s'il vous plait, je ne suis pas très fort en espagnol.
Le bec de Pedro s’entrouvrit et ses yeux noirs et ronds comme des balles de tennis se fixèrent sur les miens :
- Ma question est simple hombre. Suis-je un pingouin où un manchot ? Prends ton temps amigo.
A suivre...
20 février 2006
Vacances en Boizardie (Part 7)
Pedro Pingo. Guide Touristique de Boizardie.
Note : Pedro Pingo parle avec un fort accent hispanique mais je vous épargne ici le procédé fastidieux qui consiste à écrire en déformant les mots pour faire ressortir son accent.
J’étais attablé avec Pedro Pingo dans la fraicheur de sa cabane climatisée, en train de siroter une Negra Modelo, bière brune importée du Mexique. Pedro Pingo me regardait en avalant une grosse pelletée de calmars. Je fis un sourire poli. Il y avait quelque chose d’intimidant dans son regard. Comme chez les personnes qui ont en ont vu beaucoup au cours de leur vie. Il brisa enfin la glace.
- Alors ? Comme ça tu es venu voir le putain de vieux Pedro ? Pour faire du tourisme ?
- Heu… oui. Le type du camping Beau Séjour m’a dit que vous étiez le meilleur guide touristique de la région. Et j’aimerais bien découvrir le pays.
- Caramba ! Nul ne connaît mieux les coins secrets et mystérieux de la Boizardie que moi.
Il plongea le bout de son aile droite dans le gros bocal à calmars et engloutit aussitôt les pauvres céphalopodes encore vivants. Pensant que les gros yeux que lui faisais signifiaient une envie pressante de calmars frétillants, il poussa vers moi le bocal.
-Heu… Non merci bien. Pas faim. Je fis une grimace, frottant ma main sur mon ventre, question de bien lui faire comprendre que ça, jamais de la vie !
Il haussa les épaules et se resservit grassement. Le jus blanchâtre des calmars se répandait partout sur la table. Il se fourra le tout dans le gosier en plissant les yeux de bonheur. Des restes de bras suppliciés de céphalopodes coincés dans son bec lui faisaient de sinistres petites moustaches blanches animées de vie.
Je focalisais mon esprit sur l'image mentale de la super ménagère de cinquante ans en train de lutter à mort contre la toute puissante et éternelle crasse mondiale et dans ma tête la super ménagère gagnait.
Pedro Pingo aspira d'un slurp massif les restes de calamars au fond de son gosier et éructa avant de s’essuyer le bec des ses ailes encore toutes visqueuses. Ma super ménagère cria grâce et jeta l’éponge. J'essayais pour ma part de placer mon nez de façon à esquiver le plus possible les relents du rôt de mon hôte.
- Bon ! Gringo. Laisse moi d’abord te dire à qui tu as affaire ! Je suis Pedro Pingo et il y a une chose que j’aime le plus au monde à part la bière, le krill et les céphalopodes bien frais. Et cette chose, c’est les touristes ! J’adore les gens qui voyagent. Comme on dit chez moi : viajando se instruye la gente. C'est en voyageant que l'on s'instruit.
Il se resservit une pleine palmée de calmars.
- Et il y a une chose que je déteste le plus à part la chaleur, le film « La Marche de l’empereur » et les gens qui ne payent pas leurs dettes ; c’est les hijos de putas qui confondent un putain de pingouin avec un putain de manchot. Caramba ! Comme on dit chez moi : una cosa es Pedro Pingo y otra cosa es no me chingues ! Pedro Pingo c’est une chose et l’autre c’est qu’il faut pas me faire chier ! T’as pigé ?
- Heu..Oui. Bien sur. Tout à fait.
A vrai dire chers amis je me rendais surtout compte que le bonhomme était fou à lier. J’avalais rapidement une gorgée de bière, question de ne pas sombrer à jeun dans la panique et je laissais courir mon regard sur le papier peint bleu à motifs de poissons qui recouvrait les murs de la pièce.
J’essayais désespérément de me souvenir de mes cours de science naturelles. Il s’agissait de ne pas commettre d’impair. Quelle était donc la sacré différence essentielle entre un pingouin et un manchot ? Son nom semblait suggérer le bon vieux pingouin des familles. Fallait-il creuser en ce sens ?
- C’est vraiment sympa ce papier peint. Très frais. J'aime beaucoup. Le bleu, les poissons. Pas mal. L'évocation aquatique. Le retour aux sources. La mère nature. Cool.
Il jeta sur le papier peint un regard morne qui vira vite au mauvais. Il avala d’une méchante becquetée sa palmée de calmars.
- Je le hais ce putain de papier peint ! C’est déprimant et ça me donne la chiasse. C’est ma saloperie de femme qui a mit cette sale merde aux murs avant de se tirer avec mon meilleur ami. Bah ! Bon débarras ! De la merde ! Que tu dios te perdone porque mi dios no te puede perdonar.
Il sembla pensif quelques instants avant de replonger le bout de son aile dans le bocal à calmars en claquant sèchement du bec.
Pour rien au monde je n’aurais demandé la traduction de ce qu’il avait dit pensant à sa femme. J’avalais en vitesse une autre gorgée de bière. Ce Pedro Pingo m'avait l’air d'être champion toutes catégories de la coupe du monde du Super Bad Guy de l’univers. Mis à part mon colocataire Pharkozy.
- Et que proposez vous comme excursions ? Il fallait que je recentres à tout prix le débat. Je sentais venir le vietnam.
- Les meilleures gringo ! Avec moi, le touriste est content, il se régale, il se dilate ! Caramba ! Je fais visiter l’invisitable moi, je fais découvrir l’indécouvrable et je fais voyager l’invoyageable. Comme on dit chez moi : Hay quien mucho cacarea, y no pone nunca un huevo.
- C’est à dire ? J’avalais une autre gorgée de bière.
- Ça veut dire : il y en a qui caquettent beaucoup, mais ne pondent jamais un seul œuf.
- Très juste… Et à propos, tant qu'on en parle, dites-moi, par exemple aujourd’hui, cet après-midi mettons, que pouvez vous me montrer d’intéressant rapport au tourisme ?
Le bout de son aile s’arrêta net au-dessus du bocal grouillant de céphalopodes. Il me regarda de bas en haut avec un mépris à peine contenu.
- D’intéressant ? Caramba ! T’es intéressant toi d’abord ?
Il plongea dans le bocal avec frénésie et en retira ce qu’il restait de calmars pour les avaler avec un claquement de bec sinistre.
- Ouvre bien les portugaises et écoute bien gringo ! Tu t’adresses au meilleur guide touristique de la planète. Tu saisis ça hombre ? Si Pedro Pingo te fais voir du pays ce sera la meilleure putain de visite touristique de toute ton existence. Une putain d’expérience mystique. Mais avant de t’emmener où que ce soit, je dois savoir si toi tu es digne de venir en excursion avec moi. T’as pigé gringo ?
Il y eut un long silence. Troublé par le ronron du climatiseur. J’achevais ma bière et je sentais perler des goutes de sueur glacées sous mes bras.
La chose était à présent claire et sans appel. Le voile de mes derniers doutes était enfin levé. J’étais tombé sur un pingouin ou manchot complètement frappa-dingue et j’étais enfermé avec lui dans sa baraque. Il pouvait à tout moment me bondir dessus, me lacérer de ses pieds palmés et griffus et me déchiqueter le visage de son bec pointu.
Lorsque le guerrier sent que ses jours sont en danger, l’expérience des anciens recommande de se préparer mentalement à faire un bond de trois mètres en direction de la porte de sortie et de mettre le maximum de distances possible entre sa personne et le fou furieux.
Il se leva de sa chaise métallique dont les pieds crissèrent sur le carrelage. Il était à peine plus grand debout qu’assis. C'était monstrueux. Il devait faire un bon mètre vingt, voire trente à tout casser. Quand certains disent que ce n’est pas la taille qui compte je comprends à présent la portée philosophique du propos. Chez Pedro Pingo, la puissance était dans le regard. Une paire d’yeux noirs et terribles avec lesquels il me fixait comme pour sonder mon âme.
Il s’approcha lentement de moi. Ma main se rapprochait millimètres par millimètres de la bouteille de bière. Pingouin ou manchot, si je devais finir mes jours entre ses palmes griffues, je ne serais surement pas seul à mordre la poussière.
A suivre...












