Pedro Pingo, Bandit Manchot.

    Je me réveillais, le lendemain de ma rencontre épique avec Pedro Pingo, le meilleur guide touristique manchot de toute la Boizardie, avec un solide mal de crane. J’étais dans ma tente au camping de l’hôtel Beau Séjour. Comment avais-je fait pour y parvenir ? Mystère. Je restais couché le regard fixé au plafond. Petit à petit, les souvenirs de la veille remontaient.

    Dans un délire festif de bières mexicaines, de chants paillards en espagnol dont je ne pipais mot et de danses diverses dans la cabane climatisée du manchot empereur, un épisode me revint distinctement en mémoire. Le moment où, solidement éméché, Pedro Pingo se laissa choir sur sa chaise et commença à me faire des confidences. Je vous épargnerais l’intégralité de la discussion en ne présentant que les passages dignes de figurer dans ce carnet de voyage.

- Tu sais gringo, je t’aime vraiment. T’es un gars bien.
- Merci. Vous n’êtes pas mal non plus. Quand on vous connait mieux. Et vous chantez bien, ce qui n’est pas négligeable pour un manchot je suppose.

    Il me regarda comme s’il cherchait à donner un sens à ma phrase, les yeux à moitié fermés par ses paupières noires. Il avala une autre gorgée de bière.

- T’as pas compris hombre. T’es un gars bien et pas besoin de le nier. Maintenant cesses de me contredire je vais parler.

Il prit une autre gorgée de bière dont la moitié échoua sur le plancher.

- Tu sais pas ce que c’est que d’être un putain de manchot. Comme on dit chez nous : el que se viste de ajeno en la calle lo desnudan. C’est celui qui est sapé comme un étranger qu’on déshabille dans la rue. T’as pas idée gringo. Crois moi c’est pas facile tout les jours d'être un manchot.
- Pourquoi donc ?

    J’étais sincèrement curieux de l’entendre sur le sujet. J’étais jusqu’alors intimement persuadé que seuls les ornithorynques étaient sujets à de tels problèmes existentiels.

- Porque ? Il me demande porque. T’es dingue toi. T’as pas encore saisit, hein amigo ? Parce que je suis un putain de manchot et qu'on me confonds tout le temps avec ces cons de pingouins. Voilà porque !

manchot_royal_011

Manchot Royal - Ne vole pas

    Il liquida sa bière et alla en chercher une autre dans le frigo ainsi qu’un deuxième bocal de calmars. Sa démarche, naturellement chaloupée, devenait de plus en plus un défi aux lois de l’équilibre.

- T’as jamais entendu parler de « l’Affaire Pingouin » gringo ? C’est un putain de bouquin. Ecrit par Juan-Javier Jamirez. Un journaliste manchot. Dedans, il dénonce la désinformation et l'injustice dont mon peuple est victime. Mais tout le monde s’en fout. Crois moi pourtant que quand tu es un pur manchot, tu le vis très mal quand n’importe quel cabron te dis bonjour en disant : « Alors le pingouin, la forme ? ».

    Pedro avala une gorgée de bière, le regard haineux. J'avoue que même le plus flegmatique d'entre nous se faisant apostropher par un jovial : «  Alors le Pingouin, la forme ? » serait en droit d’user de la batte de base-ball la plus proche pour exiger un minimum de respect.

- Des fois je te dis que je me retiens vraiment de sortir mon flingue et d'enfourailler du connard ! Caramba !

Il enfourna une pleine palmée de calmars et fit passer le tout en sifflant d’un coup la bouteille.

- Fais une recherche sur Internet en tapant le mot Pingouin et tu verras ! Dans 90% des cas tu tomberas sur une page qui parle de manchots. C’est pourtant simple la différence. Ces connards de pingouins volent et mentent comme des arracheurs de becs. Les manchots ont arrêté de voler il y a des milliers d’années. On est des gens honnêtes nous. Tu saisis gringo ? On a des ailes mais c’est comme des bras pour nous. On ne vole pas avec. Notre objectif à moyen terme c’est de nous faire pousser de vraies putain de mains d’ailleurs. Comme ça il y aura plus de confusion.
- Et c’est plus pratique pour ouvrir les bières aussi. Ha ha !

    J’avais dit ça sur un ton léger en souriant pour détendre un peu l’atmosphère mais ce n’était pas du goût de Pedro. Il dandina vers le frigo et se resservit une bière. Il m’en prit une alors que je n’avais pas même pas touché à la deuxième qu’il avait posé devant moi.

- Tu te rends compte amigo. Un jour je suis tombé sur un livre pour enfants qui parlait de mon peuple, les manchots. Et tu sais quel était le foutu titre ?

    Il semblait attendre une réponse de ma part.

- Je ne sais pas, Pedro. « Le petit peuple des glaces » ? Je ne me suis pas assez sérieusement penché sur le problème pour être honnête.
- C’était « Nos copains les Pingouins ! ». ON EST DES MANCHOTS ! Bordel de merde gringo ! Des manchots ! Et tu sais quoi amigo ?
- Quoi ? Si je sais quelque chose mais quoi ? C’est ça la question ?
- Non ! Caramba ! Tu sais quoi ?
- Heu… je ne sais pas.
- Je te demande pas si tu sais ou pas. Je te dis : tu sais quoi ?

    Je comprenais enfin ce que la rhétorique moderne signifie par dialogue de sourds et décidais de ne pas répondre.

- Le pire c’est pour les pauvres manchots anglophones. C’est vraiment une langue diabolique l’anglais. En anglais manchot se dit « penguin » gringo ! Tu te rends comptes ?
- Bon dieu ! C’est terrible en effet.

    Je saisissais à présent à quel point être manchot pouvait représenter un sérieux problème d’identité dans un monde qui s'acharnait à les qualifier de pingouins. Ce fut pour moi une vraie révélation sur les injustices que ces braves créatures subissaient. Moi même, pourtant peu enclin aux préjugés, je m’étais fait une idée totalement erronée de ce peuple trop méconnu. Je ressentais une compassion accrue pour Pedro Pingo.

    Il vit mon expression et avala une gorgée de bière.

- Tu vois ! Tu commences à me comprendre amigo.
- Mais dans ce cas, comment dit-on pingouin en anglais ? S’ils emploient le mot « penguin » pour dire manchot, ils ne poussent pas le vice en utilisant « manchott » pour dire pingouin quand même ? Ce serait effroyable.
- C’est le problème de ces cons de pingouins ça ! Pas le mien gringo. Mais pour ton information les anglais les appèlent « razorbill ». C'est aussi con que pingouin tu me diras !

    Il reprit une palmée de céphalopodes.

- Mais bon, pour être honnête avec toi. Il y a pas que l’anglais qui se fout des manchot, même en espagnol, manchot se dit « pinguino ». Et c’est parce que ces putains de pingouins contrôlent 60% des maisons d’éditions. Et dans le monde entier ! Un vaste complot ! Et si les français sont parmi les rares à faire la distinction c’est grâce à leur putain d’exception culturelle ! Vive la France gringo !

    Nous trinquâmes virilement à la santé du peuple des droits de l'homme et accessoirement du manchot. Je commençais à percevoir toute la complexité de la question politique manchote.

- Pedro. Quelles sont les différences majeures entre les manchots et les pingouins ?
- Déjà, uno : ces connards de pingouins polluent l’hémisphère nord. C’est pour ça qu’ils parlent principalement anglais, sont en majorité protestants ou bouddhistes et se donnent des airs importants. C’est pour ça aussi qu’ils ont eu accès plus tôt que nous aux médias qu’ils ont infiltrés pour organiser la désinformation au sujet des manchots et se payer notre tête.
- Ok. Je vois. Et vous les manchots vous venez de l’hémisphère sud. L’antarctique donc.
- Exact gringo ! Et nous sommes majoritairement hispanophones. Et presque tous catholiques, musulmans et juifs. Je compte pas les athées, mais il y en a aussi pas mal.
- Des manchots juifs, catholiques et musulmans ! Wow ! Je pensais que vous étiez plutôt animistes dans l'ensemble. Comme quoi on apprend tous les jours.

    Pedro avala un gros paquets de calmars. Il continua.

- Autre chose ! Nous les manchots on vole pas amigo ! Les pingouins si. Ils sont menteurs et capitalistes par dessus le marché. Tu connais l’expression « mentir d’une aile pour te voler de l'autre» ?
- Heu… non.
- Et bien ç'est une expression typique pingouine.
- Mais quand tu dis « voler » tu veux dire « se soutenir dans l'air de manière plus ou moins prolongée et s'y mouvoir grâce à des ailes ou à des organes analogues » ? Ou bien « s'emparer frauduleusement et quel que soit le procédé utilisé, de ce qui appartient à autrui, avec l'intention de le faire sien » ?
- Je veux dire les deux. Les pingouins volent et ils volent aussi. Comme on dit chez nous : aunque se vista de mona, mona se queda. Celui qui se fait passer pour singe reste un singe. Tu vois ce que je veux dire amigo ?
- - Heu... l’idée générale je crois. Il est question de singes qui, bien qu’essayant de se faire passer pour des singes, restent avant tout des singes ? C’est ça ?

pingouin_01

Pingouin - Vole

    Pedro ne m'écoutait pas. Il se resservit une rasade de bière et rota à pleins poumons avant de se frotter la bedaine avec un sourire niais.

- Autre chose qu'il te faut savoir amigo ! Les pingouins sont cousins des goélands. Un peuple de fourbes ceux-là. Si t’as jamais regardé un goéland dans le blanc des yeux tu comprendras ce que j’entends par peuple de fourbes.
- Mis à part ces différences, avez vous des points communs avec les pingouins ?
- La bouffe hombre. C'est tout ! On bouffe les même trucs. Et puis la couleur noire et blanche. Sinon c’est vraiment tout et c'est déjà trop !

    Je forçais mon cerveau à intégrer toutes ces nouvelles informations. J'étais maintenant largement briffé sur le manchot mais il y avait encore quelque chose que je voulais savoir.

- Encore une question Pedro. Tu as dit que tu détestais le film La Marche de l’Empereur. Pourquoi ? Le film a fait beaucoup avancer votre cause aux yeux du monde entier il me semble.

    Il me regarda en secouant la tête l’air dépité.

- T’es vraiment naïf gringo. Ce film à été tourné grâce à une maison de production détenue à 90% par des pingouins britanniques. C’est juste une occasion de plus pour eux de se faire du fric sur notre dos. Ils me débectent. Mais un jour nous aurons notre revanche. T’inquiète amigo. Certains d’entre nous sont en ce moment même au Venezuela pour défendre notre cause auprès du président Hugo Chavez. S’il nous donne les financements je te garantis qu'on fera exploser la vérité une fois pour toute. Caramba !

la_marche_l_empereur1

La Marche de l'Empereur
Un film polémique selon Pedro Gringo

    Il se dandina de nouveau vers le frigo.

    Ce soir, j’en avais beaucoup appris sur Pedro Pingo. Et j’avoue que cette discussion nous rapprocha l’un de l’autre. J’étais fier de m’être fait un ami dès mon deuxième jour en Boizardie. Les vacances s’annonçaient enfin pleines de promesses. Pour la première fois, je me dis que j’avais fait le bon choix en venant dans ce coin perdu de l’univers.

A Suivre...