La question de Pedro Pingo.

- Ma question est simple hombre. Suis-je un pingouin où un manchot ? Prends ton temps.

    Le sort s’acharnait sur moi. J’étais sur que cet amateur de céphalopodes allait me poser l’unique question pour laquelle je n’avais pas de réponse.

    Depuis qu’il avait mentionné son aversion pour les individus incapables de différencier un pingouin d’un manchot, je savais que je faisais partie du lot. Et j’avais tenté mais sans succès de faire appel à mes lambeaux de souvenirs de mes cours de science naturelles. Pedro Pingo, pingouin ou manchot ?

    Même les indices que j’avais repéré chez lui ne m’étaient d’aucune utilité. Il avait dit par exemple qu’il détestait le film La Marche de l’empereur. Film dont la quasi totalité des acteurs, mis à part l’ours polaire gaffeur et le phoque sanguinaire, sont des manchots.

    Supposons donc que Pedro soit un fier représentant de la communauté manchote.

- Il n’aime pas le film car il trouve que le réalisateur possède une vison trop anthropocentriste du manchot et qu'il alimente ainsi les préjugés sur sa communauté d’origine.

    Supposons que Pedro soit un pingouin.

- Alors il possède toujours autant de raisons de détester le film. Pourquoi diable mettre en lumière ces fainéants de manchots pour en faire des stars internationales au détriment du noble et vaillant pingouin lui aussi sujet aux plaisanteries racistes les plus diverses ?

    Ce raisonnement par déduction ne menait à rien. Seule une meilleure assiduité en cours de sciences naturelles lors du chapitre : Pingouin ou Manchot ? Comment reconnaitre l’un de l’autre et s’épargner ainsi de pénibles moments d’existence, aurait pu me sauver.

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Pingouin ou Manchot ?
Comment reconnaitre l’un de l’autre et s’épargner ainsi de pénibles moments d’existence.

    Le fait que son patronyme soit Pingo aurait pu être une piste vu la proximité phonétique de la première syllabe avec Pingouin. Mais j'écartais vite cette hypothèse. Tout comme la question de savoir si ce sont les pingouins qui se bâfrent de calmars au détriment des manchots. Dans ce cas, que mange le manchot pour se rendre intéressant ?

    J’essayais encore un dernier effort de concentration et de mémoire, transpirant à grosses gouttes sous le regard de plus en plus hypnotique de Pedro Pingo. La pièce devenait oppressante et je commençais à voir trouble sous les continuelles attaques de l’haleine sortant de ce bec inquisiteur.

Le Frigo : Dis moi, t’as toujours des problèmes de fuites ?
La Clim : Non c’est réglé. Et toi ?
Le Frigo : M’en parle pas, je n’arrête pas.
La Clim : C’est gênant quand on peut pas se contrôler. Pas vrai ?
Le Frigo : Ouais. Mais si encore c’était normal, je me dirais ok, je pisse sans faire gaffe, mais faut s’y faire ma pomme, c’est l’âge. Mais c’est pas ça le problème. Je suis pas vieux.
La Clim : C’est vrai. Au fait, t’as quoi ? Un, deux ans de plus que moi. C’est ça ?
Le Frigo : Yep ! J’aurais pile sept ans dans deux mois. Je compte à partir de la sortie magasin. Dans la force de l’âge quoi !

    En mode concentration maximale je parvenais de nouveau à comprendre la conversation entre le frigidaire et le climatiseur dans la pièce de Pedro Pingo. En temps normal, je vous rassure, je suis comme tout le monde. Je n’entends que le vague ronronnement habituel de ces appareils. Mais Pedro Pingo m’avait mis dans un état de réceptivité mentale proche du phénomène de l’illumination bien connu des moines zen.

La Clim : Alors c’est pas normal que t’ais autant de fuites.
Le Frigo : C’est bien ce que je dis. Mais je sais d’où ça vient. T’inquiète.
La Clim : Et alors ? C’est quoi tu penses ?
Le Frigo : A ton avis ?
La Clim : Je sais pas. Heu.. je donne mon filtre au mécano.
Le Frigo : Si t’étais un frigo tu comprendrais ma poule. T’as de la chance toi que personne ne vienne t’ouvrir toutes les cinq minutes pour te vider le ventre. Et encore heureux pour moi, je suis né en Allemagne. C’est pour ça que je résiste. Je connais certains frigos asiatiques qui cassent au bout d’un an à ce régime de malade.
La Clim : Je te plains. De ce côté là c'est vrai que je crains pas grand chose. Vu comme notre proprio ne supporte pas la chaleur. Au moins de ce côté là, il me laisse vivre tranquille.
Le Frigo : Et ben moi il me fera crever à force. D’ailleurs je commence à ne plus le supporter ce type. Pour un oui ou un non il m’ouvre la tête et met la sienne dedans pour profiter de ma belle glace bien froide. Et comme c’est un boulimique, il me remplit chaque matin le bide de cette saleté de bocaux à calmars qu’il a déjà vidé en fin de journée. Je ferais pas de vieux métaux à ce rythme ma vieille.
La Clim : C’est clair qu’il en a après toi. Mais t’inquiète, s’il continue comme ça je vais lui faire le coup de la panne. Un jour de plein cagnard. Et dans ces cas la, crois moi, tout manchot qu’il est, il va pleurer sa mère comme disent les micro-ondes de nos jours.

    Je fis un brusque mouvement de tête vers le climatiseur. Pedro Pingo recula légèrement en fronçant les sourcils.

- T'as vu un putain de fantôme ou quoi gringo ?

    Je le regardais triomphant.

- Dites moi, vous avez bien dit que si je répondais correctement à votre question vous seriez mon guide pour toute la durée de mon séjour en Boizardie ?
- Oui. Je l’ai dit amigo.
- Gratuitement ?
- Si tu me payes les calmars et la bière oui gringo ! Si ! Gratis !
- Ok.

    Je pris une seconde pour inspirer profondément et je donnais la réponse.

- Vous êtes un manchot.
- Comment tu dis ?
- Un manchot. M-A-N-C-H-O-T. Manchot.

    Et comme par magie, la voix de Mlle De Shanghai, me revenait en mémoire : "Si ça vole, c'est de la famille des alcidés et c'est donc un pingouin; sinon, c'est un rejeton des sphénisciformes, et c'est alors un manchot."

    Et Pedro Pingo était peut-être un sacré malin, mais une chose était sure, ce gars là ne pouvait pas voler.

- Vous êtes, cher Pedro Pingo, un rejeton des sphénisciformes. Vous n'êtes pas un pingouin mais un manchot. Voilà la réponse à votre question.

    Laissez moi vous dire que je jubilais. Et je me promis à l’avenir de toujours avoir une pensée ou un geste sympa pour chaque climatiseur rencontré sur ma route.

A Suivre...